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28/03/2008

Run like hell

J'ai à peu près 4 secondes et dix-sept centièmes pour expédier cette note à travers les conduits électriques de cette foutue planète et une éternité pour cuver mon vin de l'autre côté de la voie lactée, sans compter les 2,3 secondes qu'il me faudra pour atteindre la porte et sauter à pieds joints dans le bac à sable de mon enfance, pour peu que je retrouve le chemin de ces souvenirs ensevelis. C'est que je m'entraîne fermement pour les Jeux Olympiques. Ne sachant jamais ce que peut nous réserver cette putain d'humanité depuis qu'elle a entrepris de saccager de sa connerie la terre et les océans, je fais gaffe à mes deux trois neurones pour les propulser au-dessus de la barre transversale qui délimite les buts d'un terrain de rugby avec l'espoir certain de battre le record du monde de la gravité de celui qui s'écrase la tête la première du-haut d'un plongeoir dans une piscine vide. Car je m'entraîne dans plusieurs catégories. Face aux soldats de l'Armée de Chine je pique un cent mètres inoubliable et me retrouve la tête contre le mur de ma prison avec médaille d'or en chocolat et en récompense de ma course sur deux mains ; je viens d'inventer un nouveau sport. Et puis quoi, revenons chez nous et dans notre belle campagne. Chacun essaie de décrocher sa médaille où il peut et comme il peut. Ne croyez pas que le sport qui consiste à se lever tous les matins pour se rendre à l'ANPE ou à l'ASSEDIC ait un quelconque sens dans l'absolu philosophique qui concerne bien entendu notre quête d'un sens à donner à notre existence bien fragile et dénuée d'intérêt. Ne croyez pas qu'il y ait la plus maigre utilité à feuilleter votre journal tous les matins (et d'ailleurs que signifie le fait de prendre un apéro au bistrot à midi ?) pour découvrir la dernière imbécillité sortie des flancs de l'Homme (laissons lui sa majuscule) ou à nourrir les poissons rouges, ce que vous faites n'a de signification que celle que vous voudrez bien lui donner et ceci suffit amplement pour donner un sens à votre vie. Donc marchons vers notre tube cathodique et supplions à genou la divine Carla Bruni pour qu'elle nous bénisse de ses mains et enlève nos péchés bien ancrés dans nos subconscients visqueux mais néanmoins pathétiques. Supplions les Saintes Grâces de nous redonner l'envie de croire aux croisades de notre civilisation et entrons sur le chemin de la guerre pour le bien des corn-flakes et des balles de flipper. Décrétons dès à présent universel le besoin de la sieste et inscrivons dans notre Constitution la valeur supérieure de la flemmardise. Je viens d'inventer un nouveau sport et celui-ci consiste à ne rien foutre de la journée et à se griller les poumons en fumant des têtards frits dans l'huile d'olive. Je me prépare sérieusement pour les Jeux Olympiques et projète de m'illustrer dans plusieurs disciplines. J'ai à peu près 4 secondes pour boucler le compte-rendu de notre réunion. 3 secondes pour inviter Carla Bruni à se taper un gueuleton en l'honneur du Tibet dans la nouvelle cafétéria mise en service après le passage du Tour de France dans la région de Tombouctou. Quant à moi je devrais être habillé en cornet à frites. J'ai battu le record de l'obésité à force de m'envoyer mes bonbons Haribo.

20:59 Publié dans Musique | Lien permanent

22/03/2008

Projet K

Hors de soi toute la violence du monde, toute la haine rechargée au creux des mains. Hors de soi l'impossible accomplissement du chemin. Hors de ma tête le désespoir ! Face contre terre dans l'aliénation du cri. Il y a de multiples choses que la raison ne peut concevoir, il y a des puzzles qui ne se finissent jamais. Hors de ma tête la marée noire, le hurlement des mouettes. L'ouverture du soleil dans la toile plissée du ciel annonce le naufrage des synapses. C'est qu'il y a encore ce mur d'eau. Cette envie de se frapper la tête. Tous les matins du monde se sont donné rendez-vous. L'heure du poème impossible a sonné. Il est temps de partir sur les routes, de traverser la nuit. Hors de moi les étoiles. Mon corps exténué sur la piste. Ma pensée s'enflamme. Trop de choses incompréhensibles. Hors de soi toute la violence du cœur, t'étouffement, la rumeur. Hors de nous les villes. Les bombardements. L'œil est plus affûté que la lame. Le regard déchire la peau. Le rêve comme une pierre de lune à la surface de l'eau. Royaume minéral à la croisée des chemins. Il y aurait bien d'autres choses à dire que le poème. Mais quoi du sentiment ? Mais quoi de la possibilité de la vie, de la quête ? On m'a dit d'écrire le poème. On m'a dit de réaliser l'expérience. Et quoi de moi ? Cette douleur. Vers où ? L'impossibilité de la vie au sein des mots. Le non-sens de la rime, celui du poème revient à s'érafler les doigts. Hors de soi le sang sur la pierre comme un hippocampe qui fume un dernier cigare avant de s'enfoncer dans la nuit. Hors de soi la brisure de lame. Le métal réalise sa besogne. La voiture explose. Hors du poème. Ici et ailleurs. Le silence du cri retentissant. La peine. Première page dans les journaux. Premières pensées du matin. Premières gorgées de café. Les gamins dans la bagnole. Les étudiants dans leur train. La statue du Général est sur la place. Les voitures tournent autour. Je n'ai pas besoin de pénicilline. Je n'ai pas la grippe. Je dis qu'il y a quelqu'un dehors au milieu du jardin de la mairie. Je dis que j'attends la pierre qui me ramènera au fond. Je dis hors de moi toute la violence du monde. Hors de moi la guerre. J'ai mal à la jonction de mes neurones. Ca saigne. Je dis que ça saigne dans mes neurones. Je dis que j'attends la dernière ligne parce qu'ici ça s'infiltre dans les mots. Les mots bientôt n'auront plus de place. Je dis qu'il n'y aura bientôt plus de place pour les mots. Je dis qu'il faut effacer le programme parce que le programme est notre propre ennemi. La machine entretient toujours le même programme. Il s'autogénère, s'autoalimente. Il est impossible de trouver une alimentation en dehors de la machine. La machine vit et respire dans mes mots. Mes phrases sont les articulations de la machine. N'allez pas effectuer une mauvaise opération susceptible de perturber et d'effacer le disque dur. Gare aux fils dénudés, aux surtensions ! Attendu que je devrais m'éteindre dans pas longtemps. Ceci n'est que la lumière hors de moi. Ce n'est que la respiration de votre ordinateur. L'ordinateur est un réseau connecté à travers le monde. Il vit, respire et s'alimente par ses propres moyens. Ceci n'est qu'un des effets multiples du programme. Hors de soi toute la violence du monde dans les ordinateurs. Je dis qu'il faut aller hors de soi et des ordinateurs. Hors de moi la fin du monde et des ordinateurs. Le programme est voué à sa propre destruction. Le programme a été créé dans les tous premiers temps du monde, il est normal que sa fin soit proche, dans la mesure où le courant sera coupé pendant la nuit, hors du contrôle de la raison, hors des réseaux et des connexions. Hors du monde.

20:11 Publié dans Réflexions | Lien permanent

15/03/2008

Un métro plus loin

Le CAC 40 a dépassé les 4700 points. Que voulez-vous faire d'une information pareille ? Le CAC 40, c'est la dure réalité de la vie. Ca vous troue le cul. On vous en fait bouffer tous les jours à l'heure des repas. On estime à 2,8 milliards le nombre de personnes survivant avec deux euros par jour. Quant à Lakshmi Mittal, sa fortune est évaluée à 28,23 milliards d'euros. C'est bien connu : l'argent ne fait pas le bonheur - mais ça aide.

Métro Château rouge, je sors de la rame et monte l'escalier vers la surface glaciale. Odeur de marrons chauds. Bruits de voitures. Temps gris. Il doit faire meilleur de l'autre côté de la Terre, sûrement. Mais Paris, c'est tout petit, on peut à chaque instant y rencontrer un ami, un cousin... J. n'habite pas très loin. « Habiter » c'est un grand mot, on devrait plutôt dire qu'elle occupe 15 mètres carrés avec ses parents et qu'il faut pousser les meubles pour avoir l'impression d'y vivre. C'est une impression, parce qu'ici c'est tout petit, on est entre quatre murs, Paris est un mythe, une invention pour faire croire aux enfants qu'il existe autre chose que la grisaille et les ordures. Chez J. dans les toilettes il n'y a pas de chasse d'eau, on utilise une bassine, et il arrive d'y rencontrer un rat. Quand on y monte, on peut croiser le vélo du papa quand il n'est pas au travail. Au premier étage, on a l'impression de pénétrer dans une cellule de prison, ou dans une soute étroite d'un navire. Difficile de croire qu'on est à Paris, une des plus belles villes du monde. Il n'y a qu'une fenêtre, le matelas des parents de J. est contre le mur pendant la journée pour donner la place de mettre la table. La vie chez J. est ponctuée par la télé. La maman de J. prend des cours de Français. Le papa travaille sur les chantiers au noir et assure la subsistance et le loyer. Quant à J., elle est en quatrième et travaille plutôt bien. Le papa est venu du Maroc et travaille à Paris depuis 7 ans. Il y a trois ans, sa fille et son épouse sont venues le rejoindre. J. a dû apprendre le Français et est désormais bilingue. Le tonton de J. lui aussi travaille. La famille doit payer le loyer de cinq cents euros par mois. Une fortune pour une seule pièce et depuis 7 ans ! Quand elle aura l'âge légal, J. pourra poser une demande de titre de séjour de droit (pour la naturalisation, c'est une perspective à très long terme, si elle intervient un jour... !). En attendant, elle tâche de bien apprendre, ce qui décidera de son avenir. Les parents de J. ont souvent un sourire sur les lèvres. Partager le couscous et boire le thé est un moment de convivialité extraordinaire où les regards, les paroles s'échangent. C'est qu'être ici dépasse les horizons des quatre murs. C'est qu'il y a une telle humanité dans ces rapports amicaux qu'on se demande comment il est possible de survivre malgré la peur et l'enfermement. Quand on observe le papa de J., son regard enchanté, la fierté qu'il doit ressentir pour sa fille, on ne peut s'empêcher d'avoir un pincement au cœur et d'admirer cet homme innocent et travailleur. Difficile de demander une régularisation sans risquer d'attirer les foudres d'une dénonciation, sans ouvrir la porte aux assauts de la police. On sait bien que tous les jours, des gens sont arrêtés dans la rue. Que les reconduites à la frontière sont régulières et que les distinctions entre les individus restent arbitraires. Alors, il s'agit de rester discret. Le Réseau Education Sans Frontières compte sur ses membres et bienfaiteurs pour limiter les expulsions et rendre décentes les conditions de vie de ceux qu'il conviendrait de nommer des « réfugiés ». Le danger est permanent et la résistance indispensable. Les quotas grondent. Hortefeux veille à l'ordre ! Sarkozy chapeaute les opérations ! Comment croire que tous ces gens travaillent pour un développement équitable entre les peuples et les civilisations quand on voit le sort réservé à des familles qui ne demandent qu'à vivre en paix de leur propre travail ? Comment croire aux politiques et aux bons sentiments de ceux qui fixent des quotas (25 000 expulsions en 2007) face aux détresses et aux volontés d'intégration qui animent le cœur de ces familles. A des situations particulières se substitue une politique disproportionnée et injuste. Et surtout : comment avoir bonne conscience à effectuer cette besogne immonde ? Il y a un an, nous sommes allés visiter avec J. le tout nouveau musée des « Arts premiers » du quai Branly. Je réalisai toute l'importance symbolique de cette visite dans un lieu qui sanctifie les différences entre les civilisations. Nos frontières ne sont pas faites de murs, nos consciences ne sont pas obstruées par les préjugés, la peur des autres et le rejet. Tout l'objet de la notion de Culture consiste à rassembler les Hommes autour de leurs différences, de leurs particularités sociales ou historiques. Et comment peut-on imaginer qu'un jour les parents de J. puissent être expulsés sans autre forme de procès ? Comment imaginer que sept ans de travail soient anéantis ? J. représente une possibilité d'autres rapports entre les civilisations. J. emmène tous les jours son cartable à l'école pour qu'un  autre monde soit possible. J. n'est encore qu'une adolescente. Elle aime surfer sur Internet avec ses copines et les garçons ne lui sont pas indifférents. Que voudra-t-elle faire plus tard ? Comment imagine-t-elle sa vie dans plusieurs années quand elle aura déjà simplement le droit de rester en France en toute légalité, d'y faire sa vie, avec chaque année le risque d'un non-renouvellement de ce droit à vivre ici ? Comment se souviendra-t-elle de sa vie dans ses 15 mètres carrés ? Que pensera-t-elle de l'accueil qui lui aura été fait à elle ainsi qu'à ses parents ? En attendant J. apprend. J. sait bien où elle est, ce qu'elle a à faire. Quand on ressort de chez J. on a la sensation que le cœur bat plus vite parce que trop longtemps compressé dans la poitrine. On a l'impression de sortir d'un placard à ténèbres. Quand on ressort de chez J. on a l'impression d'avoir fait le tour de la Terre, le tour de l'Histoire, le tour de l'injustice et de la révolte nécessaire. Et on doit se replonger dans le métro. On doit se frayer un passage pour s'engouffrer dans la rame sous les yeux des clochards, allumés comme des braises et qui fulminent contre la connerie des hommes. Château rouge, je reprends le métro pour ailleurs dans les courants d'air et le bruit des essieux.

13:21 Publié dans Société | Lien permanent