15.03.2008
Un métro plus loin
Le CAC 40 a dépassé les 4700 points. Que voulez-vous faire d’une information pareille ? Le CAC 40, c’est la dure réalité de la vie. Ca vous troue le cul. On vous en fait bouffer tous les jours à l’heure des repas. On estime à 2,8 milliards le nombre de personnes survivant avec deux euros par jour. Quant à Lakshmi Mittal, sa fortune est évaluée à 28,23 milliards d'euros. C’est bien connu : l’argent ne fait pas le bonheur – mais ça aide.
Métro Château rouge, je sors de la rame et monte l’escalier vers la surface glaciale. Odeur de marrons chauds. Bruits de voitures. Temps gris. Il doit faire meilleur de l’autre côté de la Terre, sûrement. Mais Paris, c’est tout petit, on peut à chaque instant y rencontrer un ami, un cousin… J. habite pas très loin. « Habiter » c’est un grand mot, on devrait plutôt dire qu’elle occupe 15 mètres carrés avec ses parents et qu’il faut pousser les meubles pour avoir l’impression d’y vivre. C’est une impression, parce qu’ici c’est tout petit, on est entre quatre murs, Paris est un mythe, une invention pour faire croire aux enfants qu’il existe autre chose que la grisaille et les ordures. Chez J. dans les toilettes il n’y a pas de chasse d’eau, on utilise une bassine, et il arrive d’y rencontrer un rat. Quand on y monte, on peut croiser le vélo du papa quand il n’est pas au travail. Au premier étage, on a l’impression de pénétrer dans une cellule de prison, ou dans une soute étroite d’un navire. Difficile de croire qu’on est à Paris, une des plus belles villes du monde. Il n’y a qu’une fenêtre, le matelas des parents de J. est contre le mur pendant la journée pour donner la place de mettre la table. La vie chez J. est ponctuée par la télé. La maman de J. prend des cours de Français. Le papa travaille sur les chantiers au noir et assure la subsistance et le loyer. Quant à J., elle est en quatrième et travaille plutôt bien. Le papa est venu du Maroc et travaille à Paris depuis 7 ans. Il y a trois ans, sa fille et son épouse sont venues le rejoindre. J. a dû apprendre le Français et est désormais bilingue. Le tonton de J. lui aussi travaille. La famille doit payer le loyer de cinq cents euros par mois. Une fortune pour une seule pièce et depuis 7 ans ! Quand elle aura l’âge légal, J. pourra poser une demande de titre de séjour de droit (pour la naturalisation, c’est une perspective à très long terme, si elle intervient un jour… !). En attendant, elle tâche de bien apprendre, ce qui décidera de son avenir. Les parents de J. ont souvent un sourire sur les lèvres. Partager le couscous et boire le thé est un moment de convivialité extraordinaire où les regards, les paroles s’échangent. C’est qu’être ici dépasse les horizons des quatre murs. C’est qu’il y a une telle humanité dans ces rapports amicaux qu’on se demande comment il est possible de survivre malgré la peur et l’enfermement. Quand on observe le papa de J., son regard enchanté, la fierté qu’il doit ressentir pour sa fille, on ne peut s’empêcher d’avoir un pincement au cœur et d’admirer cet homme innocent et travailleur. Difficile de demander une régularisation sans risquer d’attirer les foudres d’une dénonciation, sans ouvrir la porte aux assauts de la police. On sait bien que tous les jours, des gens sont arrêtés chez eux ou dans la rue. On sait bien que l’âge n’y change rien. Que les reconduites à la frontière sont journalières et que les distinctions entre les individus restent arbitraires. Alors, il s’agit de rester discret. Le Réseau Education Sans Frontières compte sur ses membres et bienfaiteurs pour limiter les expulsions et rendre décentes les conditions de vie de ceux qu’il conviendrait de nommer des « réfugiés ». Le danger est permanent et la résistance indispensable. Les quotas grondent. Hortefeux veille à l’ordre ! Sarkozy chapeaute les opérations ! Comment croire que tous ces gens travaillent pour un développement équitable entre les peuples et les civilisations quand on voit le sort réservé à des familles qui ne demandent qu’à vivre en paix de leur propre travail ? Comment croire aux politiques et aux bons sentiments de ceux qui fixent des quotas (25 000 expulsions en 2007) face aux détresses et aux volontés d’intégration qui animent le cœur de ces familles. A des situations particulières se substitue une politique disproportionnée et injuste. Et surtout : comment avoir bonne conscience à effectuer cette besogne immonde ? Il y a un an, nous sommes allés visiter avec J. le tout nouveau musée des « Arts premiers » du quai Branly. Je réalisai toute l’importance symbolique de cette visite dans un lieu qui sanctifie les différences entre les civilisations. Nos frontières ne sont pas faites de murs, nos consciences ne sont pas obstruées par les préjugés, la peur des autres et le rejet. Tout l’objet de la notion de Culture consiste à rassembler les Hommes autour de leurs différences, de leurs particularités sociales ou historiques. Et comment peut-on imaginer qu’un jour les parents de J. puissent être expulsés sans autre forme de procès ? Comment imaginer que sept ans de travail soient anéantis ? J. représente une possibilité d’autres rapports entre les civilisations. J. emmène tous les jours son cartable à l’école pour qu’un autre monde soit possible. J. n’est encore qu’une adolescente. Elle aime surfer sur Internet avec ses copines et les garçons ne lui sont pas indifférents. Que voudra-t-elle faire plus tard ? Comment imagine-t-elle sa vie dans plusieurs années quand elle aura déjà simplement le droit de rester en France en toute légalité, d’y faire sa vie, avec chaque année le risque d’un non-renouvellement de ce droit à vivre ici ? Comment se souviendra-t-elle de sa vie dans ses 15 mètres carrés ? Que pensera-t-elle de l’accueil qui lui aura été fait à elle ainsi qu’à ses parents ? En attendant J. apprend. J. sait bien où elle est, ce qu’elle a à faire. Quand on ressort de chez J. on a la sensation que le cœur bat plus vite parce que trop longtemps compressé dans la poitrine. On a l’impression de sortir d’un placard à ténèbres. Quand on ressort de chez J. on a l’impression d’avoir fait le tour de la Terre, le tour de l’Histoire, le tour de l’injustice et de la révolte nécessaire. Et on doit se replonger dans le métro. On doit se frayer un passage pour s’engouffrer dans la rame sous les yeux des clochards, allumés comme des braises et qui fulminent contre la connerie des hommes. Château rouge, je reprends le métro pour ailleurs dans les courants d’air et le bruit des essieux.
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06.03.2008
Parmi les revues V
Il faut découper les pages à la main comme au bon vieux temps pour découvrir une belle revue qui offre des textes de très haute tenue. Ce numéro de La Barbacane s’enroule autour de la notion des « Correspondances ». La correspondance entre ce que dit la poésie et l’état du monde ? La poésie, comme la science, essaie d’en saisir quelques vérités pour nous les présenter comme des évidences, à nous d’enrouler nos propres histoires, de nous approprier cette liberté infinie. Au poète aussi d’être attentif à ce monde, à ses erreurs, à ses horreurs. Dans ce numéro, la présence du poète Raymond Datheil et quelques citations : « eh bien oui. Je crois que chaque atome est en rapport avec tous les atomes, chaque étoile avec les autres étoiles. Oui je crois que chacun de nous a la même croyance à l’intérieur d’une religion ou d’une autre ou d’une absence de religion ! Eh bien oui, je crois cela. Je le crois parce que je n’ai pas peur de la mort ». Et encore cette invective : « Poète, c’est dans ce sentiment de plénitude [la joie] que tu prends conscience de ton rôle de mainteneur. Tu as ton mot à dire sur tout (…) Tu analyses, tu compares, tu juges, et l’avis que tu donnes, la prière que tu formules, c’est ton empreinte surréelle sur la charpente du réel ». S.O.S. nous coulons ! lance Max Pons en marge de ce numéro 91/92. La revue est dans sa 45ème année, c’est dire si elle s’accroche encore à la vie. L’argent est le nerf de la guerre aussi en poésie. Publication semestrielle chez Max Pons, Montcabrier, 46700 Puy-L’Evêque. Abonnement, 2 exemplaires sur Centaure : 35 euros.
Traction-Brabant roule toujours. Il est bon de faire du stop et de monter dans la vieille automobile, de faire un brin de causette avec le pilote Maltaverne. Vous ne trouverez jamais Traction-Brabant en librairie ou sur les salons, mais on aime le travail impeccable, le choix des textes sans prise de tête, la fameuse couverture légendaire. Saluons donc l’engagement et l’acte surréaliste. Faire une revue est déjà difficile, s’y tenir est admirable et résister aux sirènes de toutes sortes est carrément héroïque. Rien ne se rate dans Traction-Brabant, l’entreprise est désespérée comme est désespéré aujourd’hui le fait de vouloir parler, invectiver, gueuler dans un environnement social et médiatique qui plombe les ailes des plus coriaces. Parions donc que Traction-Brabant est une voiture piégée prête à vous sauter à la figure et que chaque page de la revue tournée par son lecteur est susceptible d’allumer la mèche. A lire dans « Incipits finissants », les déboires du cheval Odéon menacé de passer à l’équarrissage, c’est triste mais c’est vrai. Et l'offensive de Jean-Michel Bongiraud contre Michel Onfray ! Bref, Traction-Brabant n°22 vous fait les poches et dissipe un peu le gamin. Pas de cravate ni de nœud papillon au QG de Traction-Brabant, plutôt l’envie de bouger les esprits, d’appeler à plus d’humanité, à plus de révolte et d’attention. Blog : http://traction-brabant.blogspot.com/ Contact : p.maltaverne@orange.fr
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27.02.2008
Le cancre
Aujourd’hui mercredi, journée des enfants, pas de note. Exceptionnellement la rédaction est en grève, le gamin est à la garderie, la parole est en vacances, la porte de la boulangerie est fermée. Trop de tracas, trop de bobos, pas facile de parler dans l’urgence, pas facile de dire un mot quand ça fait mal, quand ça va mal dans la tête. Vaut mieux se taire, c’est pas compliqué, faut pas chercher midi à quatorze heures. On gagne rien à parler, l’écran ça assèche les yeux… après, faut mettre des larmes artificielles ! On finit par avoir le sang déglingué… c’est pas moi qui y ai mis toutes ces cochonneries ! Bah ! mon vieux, on y voit encore un peu. Y a suffisamment de conneries dans le monde ! Là, je mets un sparadrap… ça va mieux ? Ben non, ça va toujours pas. C’est que le gamin est douillet. Y a des trucs qu’y peut pas supporter. Oh, eh, oh… j’vais bien finir par me taire ! – Mais faites-le taire ! Silence ! Aujourd’hui, pas de note. Pas de note sur le cahier, pas d’appréciations. Mercredi après-midi, c’est atelier poterie, séance découpage et collage de gommettes. Le front du gamin est contre la vitre à regarder la cour de récréation et les copains qui jouent dehors. J’aimerais bien y être aussi. Fait chier, cette putain de colle ! Remarquez… j’suis aussi bien ici, vu qu’il pleut. J’suis même un gros chanceux ! « Je ne dirai plus jamais de saloperies en classe ! » (à recopier cinquante fois). Pas de note, donc. A part ce gros zéro pointé qui fait tache ! Pas de note, pas de logique dans les articulations, pas de point de départ et aucun point d’arrivée. Y a plus qu’à se taire. C’est d’ailleurs ce que je vais faire dans quelques secondes, tout en sachant bien sûr que cette note n’a jamais commencé et que donc il n’y aura pas de fin.
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