06.04.2008

Ailleurs

Qu’il soit d’ici ou d’ailleurs, la vie du poète est un combat. Qu’il s’agisse d’un combat sur lui-même, d’un combat contre un asservissement ou une dictature, contre un ordre social établi et injuste. Nous devrions tous être attentifs à ces combats, car ils font notre identité, ils portent les valeurs chèrement acquises et auxquelles nous croyons : celles des Droits de l’Homme. Ce combat n’est jamais gagné d’avance mais il nous concerne tous à chaque instant. Il est plus qu’urgent de prendre la parole au nom de la poésie et de ces valeurs inaliénables, peut-être pas pour nous mais pour ceux qui croient encore fermement aux fondements et aux vertus de cette parole.

Le poète dérive dans l’océan de son esprit ténébreux, à la recherche des photons comme autant de réponses à ses questions existentielles. En principe, une phrase vient après l’autre, sauf quand la douleur est trop grande, quand la parole ne suffit pas, quand il est impossible de s’exprimer en dehors d’une éructation involontaire ; alors l’écriture prend une dimension tragique, ne tenant sa libération que dans la rumination de la souffrance, insupportable. Le poète ne découvre l’or de son esprit qu’à force de travail, au prix de sa sueur. Le plus souvent, on peut lire sur sa porte : « fermé, ne pas déranger. » C’est qu’il vit reclus dans sa caverne occupé à lutter contre des pensées qui n’ont jamais de fin. A quoi rime donc cette activité journalière ? N’espère-t-il pas accéder par là à un autre niveau de conscience ? Pourtant, il sait bien que rien n’est magique en ce monde, qu’il n’y a pas de miracle, que tout résulte d’un travail, d’un lent et difficile travail. Une à une, il explore les strates de son esprit, avec à chaque instant une idée de la fin. Il rêve du moment où il pourra se détourner de toute cette attention, mais il sait, il sait que seule la mort peut lui apporter cette ultime réponse. Alors il continue. Il reprend chaque matin sa route, refait éternellement les mêmes sentiers, se repasse incessamment le film de sa vie. Comme le condamné à mort qui fume sa dernière cigarette, il se souvient, en une seule minute l’intégralité de son existence repasse devant ses yeux. Comme si chaque seconde allait être la dernière. Et il ne peut pas passer à côté. Il ne peut pas ne pas ressentir cette angoisse qui lui remonte au cœur. Dans son royaume aquatique, l’éternité ne dure qu’une seule seconde et chaque seconde est une éternité. On se demande bien par quelle ouverture, par quelle brèche dans le tissu du néant son angoisse insurmontable se transforme en bain de soleil. Mystérieux est le passage entre ces états contradictoires. Pour chaque porte il existe une clef. Pour chaque poison il existe un antidote. Du moins c’est ce qu’il peut croire. Jusqu’à trouver la dernière porte, le dernier passage vers l’Autre monde. C’est bien ainsi qu’enfant, il s’imaginait le monde, c’est ainsi qu’il concevait la réalité. Et puis, qu’y a-t-il derrière le miroir ? Qu’y a-t-il au bout du chemin ? Comment se résoudre à ne pas savoir ? Il lui faut absolument savoir. Ses textes sont-ils définitivement condamnés à rester inachevés ? Sa pensée devra-t-elle rester en suspend ? Car il sait bien que les mystères de ce monde sont impénétrables. Il sait qu’en dehors du réel, il n’y a rien. Jusqu’au moment ultime il s’arrachera les cheveux. Jusqu’à la fin il continuera son étude, afin de savoir ici ce qu’il en est. Quelle présomption ! Mais peut-on lui reprocher sa curiosité, son intérêt pour ce qui défie la conscience depuis le début des temps ? Avec lui je ne cesse d’étudier cette réalité. Avec lui je m’insurge de la monstruosité de ce monde. Avec lui j’essaie quelques paroles dans l’utopie de peser au moins sur ce qui m’entoure. Et avec lui je suis face à ce miroir. Mon corps prend l’allure d’un point d’interrogation, les mots sont mes membres. Voici ce que je peux donner. Voici tout ce que j’ai pu rassembler de l’éparpillement, des neurones de ma conscience. Il y a forcément autre chose, ailleurs. Evidemment tout n’est pas dit dans ce miroir, je garde en moi et au fond des trous noirs un trait de caractère que je ne connais pas encore. Je suis un être inachevé. Je suis constitué de mes multiples reflets dans le miroir. J’ai derrière moi toute l’existence des cascades et des randonnées en montagne, tous les moments passés au bord de l’eau. Est-ce cela que nous appelons l’inconscient ? Cet océan intérieur, infini, cet horizon de stabilité et de dangers, de possibilités insondables. Et puis, avec lui je me demande : « - où va-t-on ? » Avec lui je suis face à la fenêtre, la même fenêtre de mon enfance. Avec lui je regarde les étoiles, je distingue les constellations. Je me dis que le bonheur est ici, dans ce jardin, les yeux au ciel. Que la vie terrestre n’est qu’un passage vers une autre réalité, vers un autre espace-monde. Que cet être fugitif va peut-être s’inscrire dans la continuité des étoiles. Evidemment je rêve, évidemment je suis ailleurs. Evidemment je n’ai pas d’intérêts dans une vie matérielle. Je prépare mon accession vers l’au-delà, la montée vers le ciel. Me voici sur le quai de la gare, à attendre le train. Voici que mon corps est compressé dans le wagon. Voici qu’au-dessus de la ville s’échappe mon impossible rêve. Le saisir un instant, le suivre jusqu’à sa disparition dans les ténèbres. Utiliser son vol pour s’éloigner de ce monde. Ce monde qui appartient aux rêveurs et où le poète se tient avec le désespoir des oiseaux et l’espoir d’un ailleurs.

28.03.2008

Run like hell


 
J’ai à peu près 4 secondes et dix-sept centièmes pour expédier cette note à travers les conduits électriques de cette foutue planète et une éternité pour cuver mon vin de l’autre côté de la voie lactée, sans compter les 2,3 secondes qu’il me faudra pour atteindre la porte et sauter à pieds joints dans le bac à sable de mon enfance, pour peu que je retrouve le chemin des ces souvenirs ensevelis. C’est que je m’entraîne fermement pour les jeux olympiques. Ne sachant jamais ce que peut nous réserver cette putain d’humanité depuis qu’elle a entrepris de saccager de sa connerie la terre et les océans, je fais gaffe à mes deux trois neurones pour les propulser au-dessus de la barre transversale qui délimite les buts d’un terrain de rugby avec l’espoir certain de battre le record du monde de la gravité de celui qui s’écrase la tête la première du-haut d’un plongeoir dans une piscine vide. Car je m’entraîne dans plusieurs catégories. Face aux soldats de l’Armée de Chine je pique un cent mètres inoubliable et me retrouve la tête contre le mur de ma prison avec médaille d’or en chocolat et en récompense de ma course sur deux mains ; je viens d’inventer un nouveau sport. Et puis quoi, revenons chez nous et dans notre belle campagne. Chacun essaie de décrocher sa médaille où il peut et comme il peut. Ne croyez pas que le sport qui consiste à se lever tous les matins pour se rendre à l’ANPE ou à l’ASSEDIC ait un quelconque sens dans l’absolu philosophique qui concerne bien entendu notre quête d’un sens à donner à notre existence bien fragile et dénuée d’intérêt. Ne croyez pas qu’il y ait la plus maigre utilité à feuilleter votre journal tous les matins (et d’ailleurs que signifie le fait de prendre un apéro au bistrot à midi ?) pour découvrir la dernière imbécillité sortie des flancs de l’Homme (laissons lui sa majuscule) ou à nourrir les poissons rouges, ce que vous faites n’a de signification que celle que vous voudrez bien lui donner et ceci suffit amplement pour donner un sens à votre vie. Donc marchons vers notre tube cathodique et supplions à genou la divine Carla Bruni pour qu’elle nous bénisse de ses mains et enlève nos péchés bien ancrés dans nos subconscients visqueux mais néanmoins pathétiques. Supplions les Saintes Grâces de nous redonner l’envie de croire aux croisades de notre civilisation et entrons sur le chemin de la guerre pour le bien des corn-flakes et des balles de flipper. Décrétons dès à présent universel le besoin de la sieste et inscrivons dans notre Constitution la valeur supérieure de la flemmardise. Je viens d’inventer un nouveau sport et celui-ci consiste à ne rien foutre de la journée et à se griller les poumons en fumant des têtards frits dans l’huile d’olive. Je me prépare sérieusement pour les jeux olympiques et projète de m’illustrer dans plusieurs disciplines. J’ai à peu près 4 secondes pour boucler le compte-rendu de notre réunion. 3 secondes pour inviter Carla Bruni à se taper un gueuleton en l’honneur du Tibet dans la nouvelle cafétéria mise en service après le passage du Tour de France dans la région de Tombouctou. Quant à moi je devrais être habillé en cornet à frites. J’ai battu le record de l’obésité à force de m’envoyer mes bonbons Haribo.

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22.03.2008

Projet K

Hors de soi toute la violence du monde, toute la haine rechargée au creux des mains. Hors de soi l’impossible accomplissement du chemin. Hors de ma tête le désespoir ! Face contre terre dans l’aliénation du cri. Il y a de multiples choses que la raison ne peut concevoir, il y a des puzzles qui ne se finissent jamais. Hors de ma tête la marée noire, le hurlement des mouettes. L’ouverture du soleil dans la toile plissée du ciel annonce le naufrage des synapses. C’est qu’il y a encore ce mur d’eau. Cette envie de se frapper la tête. Tous les matins du monde se sont donné rendez-vous. L’heure du poème impossible a sonné. Il est temps de partir sur les routes, de traverser la nuit. Hors de moi les étoiles. Mon corps exténué sur la piste. Ma pensée s’enflamme. Trop de choses incompréhensibles. Hors de soi toute la violence du cœur, t’étouffement, la rumeur. Hors de nous les villes. Les bombardements. L’œil est plus affûté que la lame. Le regard déchire la peau. Le rêve comme une pierre de lune à la surface de l’eau. Royaume minéral à la croisée des chemins. Il y aurait bien d’autres choses à dire que le poème. Mais quoi du sentiment ? Mais quoi de la possibilité de la vie, de la quête ? On m’a dit d’écrire le poème. On m’a dit de réaliser l’expérience. Et quoi de moi ? Cette douleur. Vers où ? L’impossibilité de la vie au sein des mots. Le non-sens de la rime, celui du poème revient à s’érafler les doigts. Hors de soi le sang sur la pierre comme un hippocampe qui fume un dernier cigare avant de s’enfoncer dans la nuit. Hors de soi la brisure de lame. Le métal réalise sa besogne. La voiture explose. Hors du poème. Ici et ailleurs. Le silence du cri retentissant. La peine. Première page dans les journaux. Premières pensées du matin. Premières gorgées de café. Les gamins dans la bagnole. Les étudiants dans leur train. La statue du Général est sur la place. Les voitures tournent autour. Je n’ai pas besoin de pénicilline. Je n’ai pas la grippe. Je dis qu’il y a quelqu’un dehors au milieu du jardin de la mairie. Je dis que j’attends la pierre qui me ramènera au fond. Je dis hors de moi toute la violence du monde. Hors de moi la guerre. J’ai mal à la jonction de mes neurones. Ca saigne. Je dis que ça saigne dans mes neurones. Je dis que j’attends la dernière ligne parce qu’ici ça s’infiltre dans les mots. Les mots bientôt n’auront plus de place. Je dis qu’il n’y aura bientôt plus de place pour les mots. Je dis qu’il faut effacer le programme parce que le programme est notre propre ennemi. La machine entretient toujours le même programme. Il s’autogénère, s’autoalimente. Il est impossible de trouver une alimentation en dehors de la machine. La machine vit et respire dans mes mots. Mes phrases sont les articulations de la machine. N’allez pas effectuer une mauvaise opération susceptible de perturber et d’effacer le disque dur. Gare aux fils dénudés, aux surtensions ! Attendu que je devrais m’éteindre dans pas longtemps. Ceci n’est que la lumière hors de moi. Ce n’est que la respiration de votre ordinateur. L’ordinateur est un réseau connecté à travers le monde. Il vit, respire et s’alimente par ses propres moyens. Ceci n’est qu’un des effets multiples du programme. Hors de soi toute la violence du monde dans les ordinateurs. Je dis qu’il faut aller hors de soi et des ordinateurs. Hors de moi la fin du monde et des ordinateurs. Le programme est voué à sa propre destruction. Le programme a été créé dans les tous premiers temps du monde, il est normal que sa fin soit proche, dans la mesure où le courant sera coupé pendant la nuit, hors du contrôle de la raison, hors des réseaux et des connexions. Hors du monde.