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31.10.2007

De l'essence à la famine

Je vous invite à découvrir l’entretien avec Jean Ziegler (rapporteur spécial des Nations-Unies pour le droit à l’alimentation) concernant les biocarburants, dans un article de Olivier Nouaillas, intitulé « Les biocarburants mènent à la famine », publié dans La Vie du 25 octobre.  

Les siècles à venir se retourneront sur notre époque et certainement ne seront pas tendres. Nous qui avons inventé les plus horribles tortures, qui avons perpétré les plus ignobles massacres et conduit les guerres depuis la nuit des temps, sommes menacés par de nouveaux dangers affectant les forêts, les océans, le climat de la Terre… Quels que soient les impacts à venir, ce seront encore une fois les plus pauvres, les plus fragiles, les femmes et les enfants qui subiront les conséquences de nos actes…  

C’est ce qui se dessine aujourd’hui. « Toutes les cinq secondes, un enfant de moins de dix ans meurt de faim et 854 millions d’êtres humains sont en état de malnutrition. Demain, avec les biocarburants, ce sera encore pire » déclare Jean Ziegler. En effet, « cette année le prix du blé a doublé dans le ­monde, au Mexique, le prix du maïs, un aliment de base pour la nourriture, a qua­druplé. » Ce qui n’est pas cultivé pour la nourriture mais pour faire rouler des bagnoles a une conséquence tragique : « Au Brésil, si vous faites le plein d’une voiture moyenne qui roule au bio­éthanol, les 50 litres que vous allez utiliser correspondent à 232 kilos de maïs, soit la nourriture de base d’un enfant zambien ou mexicain pour une année ! » Ainsi Fabrice Nicolino écrit-il dans « La faim, la bagnole, le blé et nous » : « De l’Indonésie au Brésil en passant par le Cameroun, ces nouvelles cultures de canne à sucre, de soja ou encore de maïs sont en train d’accélérer à la fois la déforestation et de faire exploser le prix des produits alimentaires de base. »  

Les enjeux dépassent de loin le cadre national du Grenelle de l’environnement. Dans un autre article de La Vie, intitulé L’éthanol fait tousser le Brésil, un accord entre Bush et la président brésilien Lula passé en mars 2007 est dénoncé comme « potentiellement désastreux » : « 26 millions d’hectares de terres vivrières [seront] sacrifiés à la canne à sucre au Brésil pour produire du biocarburant. » Afin de réduire la dépendance des Etats-Unis vis à vis des pays pétroliers, Bush entend exploiter les sols de la région pour faire rouler ses voitures, tout en ayant des visées sur d’autres pays latino-américains. "L'éthanol ne menace pas l'environnement" affirmait en mars le Président brésilien. L’article de La Vie donne une toute autre opinion. Entreprises dans une zone où la forêt est en grave danger, rongée jour après jour loin des yeux du monde, ces nouvelles cultures causent incendies et pollution supplémentaires, représentent un vecteur de pauvreté et une menace sur l’alimentation, alors que 2,7 milliards de personnes dans le monde vivent avec moins de deux dollars par jour.  

Voilà où nous en sommes. Ainsi se livre le grignotage continu des ressources naturelles. Un exemple parmi cent qui prépare pour nos enfants un monde dont nous ne mesurons pas encore assez les blessures. Quand il n’y aura plus de pétrole, nous pourrons toujours consumer les restes de la forêt amazonienne, quand il n’y aura plus assez de maïs et de canne à sucre, nous pourrons toujours nous dévorer entre nous, ou bien nous faire une nouvelle guerre pour inverser le taux de croissance de la population. La connerie humaine est visible. Personne ne peut fermer les yeux. D’une manière ou d’une autre, nous serons amenés à de multiples changements. Où va donc l’homme bon de Rousseau ? Ce qui m’inquiète au-delà de sa disparition, c’est bien celle des plus pauvres, des plus fragiles, des femmes et des enfants.  

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L'Amazonie brûle et l'Amérique du Sud étouffe (Extraits d’un article de Daniel Howden et Jules Steven publié le 5 octobre 2007 dans The Independent ) :

« De vastes étendues du Brésil et du Paraguay, ainsi qu’une grande partie de la Bolivie, étouffent sous des couches épaisses de fumée tandis qu’un feu échappant à tout contrôle fait rage dans la forêt tropicale d’Amazonie, obligeant à l’annulation de vols.  

 Les images des satellites ont montré, hier, d'énormes nuages de fumée et une grande partie du bassin de l'Amazonie qui brûle, alors que des feux, allumés à l'origine par les éleveurs pour dégager des terrains, faisaient rage à l'intérieur même de la forêt.(…)   Roberto Smeraldi, à la tête des Amis de la Terre au Brésil, a déclaré que la situation échappait à tout contrôle : "Nous avons une forte concentration de feux, correspondant à 10.000 départs de feu sur une vaste étendue d'environ deux millions de km², dans le sud de l'Amazonie brésilienne et en Bolivie".(…)   M. Smeraldi a été très clair sur la responsabilité des incendies de cette année : "C'est essentiellement, je dirais à plus de 90%, le résultat de l'expansion de l'élevage de bovins".(…)   "Ces feux reflètent le côté suicidaire de l'homme", a déclaré Hylton Murray Philipson, de l'œuvre caritative basée à Londres, Rainforest Concern. (…)   Le Brésil et l'Indonésie n'apparaissent pas sur les indices industriels conventionnels des principaux pollueurs mondiaux, mais ces deux pays font partie des quatre plus gros émetteurs de CO2 lorsque l'on prend en compte la déforestation. »  

26.10.2007

A l'heure du crépuscule à Madagascar

"Pour le Père Pedro, l'aventure commence en 1989. De retour des rizières du Sud où il fut missionnaire une douzaine d'années, le prêtre découvre un jour, au-dessus de Tana, une multitude de miséreux pieds nus au milieu des rats. Enfants et adultes ne vivent pas seulement sur, mais "par" les ordures. Dormant parfois dans des tunnels creusés sous les immondices, ils sont des milliers, armés de crochets, à s'échiner du matin au soir pour récupérer les miettes d'une société de sous-consommation. La confrontation brutale avec ce "peuple de la décharge" agit sur Pedro comme une nouvelle révélation. Il va consacrer sa vie à sauver ces damnés." LE MONDE, 20.06.05.

Et pendant ce temps les supermarchés n’ont jamais été aussi pleins. Vu l’autre soir à la télé aux infos les enfants en haillons qui fouillent les décharges ; avant le compte rendu du rugby, la pub, la soirée disco. Ca pèse pas lourd. Et on est là à gueuler sur les retraites, sur le pouvoir d’achat. Oui, des pauvres il y en a ici aussi. Même avec un BTS en informatique on pointe au chômage. "Mais tout le système, fondé sur la sélection, vise à exclure, à tous les niveaux, afin de ne conserver que les "meilleurs" selon le goût du jour." Georges Rose dans Noir de lumière (Editions Henry). On ne se figure pas assez qu’une vie ne vaut rien face à la Bourse, aux marchés, aux multinationales. On peut construire des temples, des hôtels, des usines en plein désert, pourvu qu’il y ait de l’argent, des intérêts en jeu. Madagascar déborde de richesses et de ressources naturelles, mais elle n’a pas d’argent. Il s’agit de vivre avec quelques dollars par jour arrachés au prix d’un travail pénible. Les enfants manquent de moyens à l'école, de vêtements, de bicyclettes, de soins médicaux, de nourriture… On ne sait même plus ici la valeur de l’eau potable, de manger à sa faim, d’avoir des loisirs. Là-bas, un jean même usé est un trésor, un livre est un trésor, un objet utile peut changer toute une vie.

On se demande au nom de quoi les riches veulent toujours être encore plus riches et pourquoi les pauvres sont toujours laissés sur le carreau, loin des regards. On se demande ce qui justifie autant d’écarts, on peut regarder les rayons des supermarchés pour constater que rien ne tourne rond.

Nous poètes, quelle est la véritable valeur de notre discours ? Il est toujours plein d’enseignements de se demander quelle place on occupe dans le monde, ce qu’il est possible de faire soi-même à son niveau. Qu’y a-t-il donc d’important dans le fait d’écrire ? Est-ce qu’écrire ses sentiments, sa vie, raconter une expérience est si important ? Pour soi, oui certainement. Pour pouvoir échanger, discuter, partager aussi. Et pourquoi pas vouloir aussi peser sur ce monde à travers ce moyen qu’est l’écriture, se dire que cela en vaut bien un autre ? La poésie n’aurait d’intérêt que dans les échanges qu’elle suscite et cela suffirait à la justifier amplement. Tout cela est-il si éloigné de Madagascar ? La poésie ne prend-elle pas pour sujet le monde et donc aussi Madagascar ? Comment mesurer la valeur d’un discours ?  Que demandent d’autre nos poèmes sinon le fait d’être lus ? Et donc a qui appartient la parole ? N’appartient-elle pas aux riches, aux puissants, à celui qui de tout temps a possédé le feu ! N’avons-nous pas pour devoir d’être des « voleurs de feu » ?

Prière :

Seigneur, donne-moi ma ration quotidienne de bonbons Haribo. Sans eux je suis malheureux. Sans eux mon cœur éclate et mes boyaux se dispersent dans la rue. Mes neurones explosent. Mes yeux se transforment en glaçons. Seigneur, tranche-moi le cerveau à coups de hache ! Taillade-moi les poignets, je ne suis pas un simple consommateur, je suis condamné a être plus que moi-même. Je ne suis pas un simple locataire. Je n’ai pas la valeur de mon relevé de compte ! J’avoue avoir écrit quelques poèmes. J’avoue avoir gueuler bien fort pour affirmer mes idées. J’avoue avoir voulu rétamer la gueule à un copain pendant la récréation. Mais vois… j’ai la même peau usée, le crâne dégarni et le ventre rond. Je ne fais qu’habiter mon lopin de terre. Sans gloire, sans illusions. J’ai en moi toute la réalité de l’Holocauste. Je suis coupable et prêt à recevoir ton châtiment. Madagascar c’est loin, mais ça me concerne aussi un peu. J’ai les mêmes atomes, les mêmes gènes. L’océan est une goutte d’eau. Bientôt nos navires sombreront au fond de l’Atlantique, les forêts seront parties en fumée et le ciel pleurera des larmes de cendre. J’épouse l’horizon de Madagascar comme la finitude de ce que je peux offrir de mieux. Corps, Esprit, j’ai bien mérité ton châtiment. Je ne suis qu’un bout de la pauvreté à Madagascar.

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Vu à la télé hier soir le début de la Star Academy. J’ai pas fini de vous en reparler. 17 lobotomisés se sont enfermés dans un château. Ce n’est pas encore l’heure de la révolution.

16.10.2007

Ca casse pas des briques

Ca vire sec dans Popstars actuellement. Entre les faux pas, les oublis, les canards, le jury ne sait plus où donner de la tête. Dimanche, Madame de Fontenay est passée chez Drucker (attention, ses coups de gueule c’est quelque chose). Vue aussi, Nana Mouskouri avec les mêmes lunettes qu’avant, c’est dingue, je vieillis moi. Lundi, Roue de la fortune, je sais pas trop où ils vont chercher leurs candidats, mais bon, ils leur font pas passer des tests de QI… remarque, entre Victoria Silvstedt, le cabot et Dechavanne la concurrence est rude. Quoique Dechavanne ait tendance à se foutre de la gueule des candidats, et ça bravo, chapeau ! Alors, si vous en avez pas trop marre des jeux à la con, des séries débiles et des clips à la noix… y a pire ! Le mur ! Remake de la préhistoire, ce jeu présenté par Castaldi (cet autre énergumène du Secret Story entre autre) consiste à présenter un bonhomme face à un mur de cent personnes. Des murs, y en a eu beaucoup… le mur de Berlin, la grande muraille de Chine, le mur des Lamentations, le mur de l’Atlantique… On pourrait même dire que notre vie entière est entourée de murs. Mais quand un mur est constitué de cent personnes, ça ! En fait, le jeu consiste la plupart du temps à sauter sur sa chaise et à taper des poings sur le décor avec tout plein de néons qui clignotent, et à répondre à des questions débiles en claquant des dents et en ayant l’air le plus con possible. Alors, si y a une pierre du mur qu’est bancale, genre qui a pas le bon ADN, la lumière se met au rouge et le gars disparaît dans la pénombre de la préhistoire. Les participants doivent avoir cinq ans d’âge mental, mais on en demande pas plus pour passer à la télévision. Y a que Castaldi qui change pas de costume, les autres apportent leur reste de cerveau disponible. Bref. Aujourd’hui, à la télé toujours, la séance de l’Assemblée nationale est passée en direct sur trois chaînes à la fois, France 3, LCP et I télé. Un truc vachement sérieux qui intéresse tous les téléspectateurs. Il s’agit de laisser tomber sa console vidéo, son Renard sur France 2 ou son feuilleton sur M6 et de laisser son cerveau encore disponible attentif aux questions importantes de notre temps, amen. Ensuite, quand on nous a bien bourré le crâne, on re-disparaît, on replonge dans le quotidien morose et dans la vie sans but et sans avenir, terrible. Y a quand même une similitude entre Un contre 100  et l’Assemblée nationale, c’est que là aussi on s’agite sur son fauteuil et on tape des poings sur le pupitre ! C’est du sérieux, ça disserte dur sur l’économie, l’environnement, le nucléaire… Et quand la ministre Lagarde fait entendre sa voix, alors là, respect… j’ai pas compris un traître mot, mais c’est pas grave, elle a raison et je suis bien d’accord avec elle. Je me dis que mon cerveau disponible a bien assez travaillé pour aujourd’hui, je n’ai plus qu’à attendre un re-Dechavanne ou un re-Ardisson ou un re-Popstars. J’ai trouvé un sens à ma vie, je vais pouvoir me replonger dans ma console vidéo. Vive le monde moderne !

14.10.2007

Poème

Un influx nerveux

Se lève dans

Les catacombes

De l’être dans ses cimetières

Puisse le Temps

Perpétuer le labeur

Corriger les vertiges

Des cohues

Sa roue de pierre

Avancer vers

La parole la parole

Celle qui fut pendue

Celle accrochée à un rideau

Ô futur après

Les vomissements  

Gérard Lemaire

09.10.2007

God cries in America

Il se pourrait bien qu’un matin, on se réveille avec l’annonce d’une explosion atomique quelque part dans le monde. Ce ne serait plus un film, la vidéo passerait en boucle à la télévision. On aurait plus qu’à se dire : l’Humanité a encore engendré une nouvelle catastrophe... et on aurait plus qu’à se jeter dans le vide en criant : j’en ai plus rien à foutre ! Hier soir, Arte diffusait « Un taxi pour l’enfer », un reportage dénonçant les tortures perpétrées par des militaires américains sur de présumés terroristes. Aujourd’hui, j’étais plutôt fatigué  d’écouter les conversations où l’on essayait plus ou moins de m’impliquer. J’avais la tête ailleurs, pas trop envie de discuter de choses et d’autres. Je méditais plutôt sur ce que l’homme est capable de faire à son prochain. A voir ce Président américain, Bush, justifier les mauvais traitements et déclarer que les conventions de Genève concernant le traitement des prisonniers sont « vagues » j’ai donc plutôt eu envie de vomir. Le 11 septembre aurait justifié de retourner contre les « barbares » l’usage de la barbarie, position impossible à tenir, et pourtant beaucoup d’américains y croiraient ! Je me dis vraiment que le monde ne tourne pas rond et que se battre pour lui est décidément affaire d’utopistes, de pas grand chose en définitive. Que dire après le coup que constitue ce reportage ? Difficile ensuite de changer de chaîne, de tomber sur TF1 pour un de ses énièmes jeux ! Difficile de parler de poésie, de ses publications, de ses recueils. Difficile de croire que tous ces écrits aient une quelconque importance et de trouver une justification au fait même de l’écriture. La poésie est un combat, c’est tout ce qui peut encore à mes yeux la sauver de son apocalypse. Poètes, le Président Bush vous rit au nez ! Soyez bien conscients qu’il n’a rien à faire de votre écriture, comme il n’a que faire des journaux et des reportages qui l’accusent de façon justifiée. Le Président Bush lutte pour la démocratie et pour l’impérialisme de la liberté. Ne le faites pas rire avec vos poèmes, vous pourriez malencontreusement provoquer un jet involontaire de bombe atomique ! Croyez bien que l’Iran ne rigole pas avec la bombe atomique ! Croyez bien que nos revues sont que dalle face à l’impérialisme de la connerie humaine dont le Président Bush est un des plus fidèles représentants ! Croyez bien que je vomis face aux tortures des militaires, de la CIA et de Ben Laden ! Je ne me suis pas trompé de combat. J’écris encore contre la connerie, contre les cons et pour la démocratie. Je suis ami de la liberté et j’emmerde le Président Bush comme j’emmerde Ben Laden. J’emmerde les croisades, je ne suis pas en croisade. Les chiens me font vomir. La nudité me fait vomir. Tout comme les privations de sommeil et les décharges électriques. Je suis humain. Je ne suis pas Bush ni Ben Laden. Je suis humain. Face à la connerie humaine, je ne me tranche pas la gorge volontairement. J’accuse. J’écris. Je dégueule. Il se peut qu’un matin, on se réveille avec l’annonce d’une explosion atomique quelque part dans le monde. A part ça, en ce moment c’est le Grenelle de l’environnement. Et y a Un contre cent sur la Une à dix huit heures avec Castaldi à la télévision.

07.10.2007

La poésie cannibale

Tout ce qui passe à proximité de l’esprit est susceptible de former le poème. Le poème est un organisme cannibale capable de s’auto dévorer jusqu’à l’absurde. En l’absence de réponses définitives, la morsure devient mortelle, rongeant le corps et l’esprit. Que reste-t-il d’autre à la poésie que ce repas anthropophage où tant de poètes sombrent, se suicident et disparaissent ? Ce cannibalisme premier a été formé avec le terreau de la littérature et en constitue le socle. La poésie contemporaine oscille entre deux formes distinctes de la pensée écrite. L’une peut être austère, a priori difficile d’accès ou nécessitant une réflexion intense, une faculté à laisser son esprit être entraîné sur de longs chemins ; l’autre s’efforce de prendre pour point de départ le réel en en montrant les questions importantes, les injustices, les tragédies. Il existerait une autre forme de poésie que l’on pourrait dire totale qui engloberait les deux formes primaires, en ouvrant une nouvelle voie et de nouveaux défis. Cela impliquerait que l’on prenne la vie dans sa totalité, dans la multitude de toutes ses formes, nécessitant forcément une prise de conscience préalable, une idée du chemin à parcourir. Il faudrait admettre d’être porté assez longtemps par la vague, le temps d’en mesurer l’étendue, l’importance. Ce travail sur soi serait aussi un travail sur le monde, produit d’une unique écriture. La poésie serait orientée, mesurée, assumée pour son tout et non plus pour une partie de sa substance. On retrouverait en quelque sorte le sujet, la cible, la signification de l’essence et du combat à mener.

La poésie est une forme de pensée bien particulière tenue aujourd’hui par les anonymes et par ses élites, choyée comme un trésor. Chacun essaie d’en mesurer les paramètres, les enjeux. La poésie s’auto alimente, s’auto subventionne. Les médias s’en foutent bien que les poètes existent. Ceux qui ont la parole n’en ont rien à cirer de ceux qui écrivent aussi bizarrement. Même au sein de son entourage, le poète est un être à part, suspect, potentiellement dangereux, défiant les normes et dont la pensée fait peur. Le combat est inégal. Désespéré. Puisque cela est affaire d’écriture, de littérature, quelque chose de lointain, d’inaccessible. Or tous les efforts sont à faire pour qu’elle redevienne accessible, pour qu’elle sorte de son ghetto, de ses laboratoires. Ce combat est double. Interne, car il convient de penser le monde, d’y introduire une dimension critique, sociale. Et externe, car fondamentalement la poésie pour exister a besoin de s’ouvrir au monde, d’aller à la rencontre, de susciter le questionnement.

Cette pensée totale ne serait plus exclusivement poétique mais pourrait être reprise par chacun. La poésie serait une sorte de langage commun, universel, compréhensible par tous. Qui sait quelles révolutions pourraient apparaître alors ? Puisque la poésie a toujours voulu s’approprier le monde, peser sur lui, d’une façon utopique et désespérée. S’il est encore des êtres assez fous pour oser croire à son pouvoir, alors qu’un anonymat flagrant pèse sur ses acteurs, s’il est encore des utopistes capables de la sauver de sa propre mort alors qu’elle s’essouffle peu à peu, sa folle conquête n’est peut-être pas vaine.

Face à l’actualité et aux très justifiées inquiétudes, on sait pertinemment que les enjeux pèsent lourdement sur les épaules. Nous en sommes encore aux temps du cannibalisme, de la lutte pour les protéines, pour la matière, pour le feu. Les enjeux sont bien ceux de la survie, des orientations sociales et culturelles. Ces questions sont bien plus importantes que nos revues, nos publications, nos marchés. Faut-il se dire que tout est perdu tant que le monde ne fera pas sa propre analyse, tant que la parole ne sera pas libérée de ceux qui la possèdent honteusement ? Faut-il se dire que la lutte est sociale, économique et politique avant d’être une question d’écriture et de diffusion de la littérature ? Ce n’est pas la poésie qui est en cause, elle n’est pas destinée à s’auto digérer. Les hommes sont en crise de croissance. Nos sociétés devront faire face à des changements réels qui touchent à leur propre survie. Nos certitudes seront remises en question. Notre façon de vivre, de penser sera bouleversée par les changements à venir. Pauvre petite poésie face aux colosses qui sont les piliers du monde ! Penser ne se fera plus exclusivement à la lueur de la lampe ! Il faudra bien refaire le monde ! Que la poésie soit à l’affût, prête à effectuer son travail de sangsue ! Qu’elle guette dans l’ombre une opportunité de sortir de sa tanière ! Seules les idées ont un avenir. La véritable révolution est encore une utopie dont chacun attend l’avènement. Quand les puissants, les fous auront enfin compris, dans leur logique pécuniaire et sanglante, quand chacun se sera confronté aux réalités du monde, peut-être regardera-t-on du côté de ceux qui auront annoncé les métamorphoses à venir. Les hommes de bonne volonté seront ceux-là. Nous ne sommes pas condamnés à nous entre dévorer. Nous ne sommes pas condamnés au silence. Tout repose sur quelques atomes, sur quelques connexions.

La poésie est petite et fragile. La poésie totale appartient à chacun d’entre nous. Elle est une force incompressible, irrésistible. Une force perdue dans un immense univers.

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